Alpine a perdu l’imperdable à Fuji

Course maîtrisée pendant plus de cinq heures, verrouillée dès les essais libres et confirmée tour après tour : Alpine a fini par laisser filer à Fuji une victoire qui lui semblait acquise, sacrifiée sur l’autel d’un choix stratégique collectif, assumé jusqu’au bout par l’équipe.

Un an après avoir décroché à Fuji la première victoire de l’A424 avec le trio Paul-Loup Chatin – Ferdinand Habsburg – Charles Milesi, Alpine s’est présentée cette année avec des duos sur ses deux voitures, pour capitaliser sur le potentiel de performance alloué, déjà entrevu à Austin (3e à 6,116 s de la victoire). Ce potentiel s’est confirmé dès les premiers essais : la météo ayant contraint la direction de course à annuler les qualifications, c’est sur les temps de toutes les séances confondues que la grille a été établie, et Alpine a ainsi décroché la pole position.

Un verrou en première ligne qui ne s’est jamais desserré de la course : n°36 (Jules Gounon – Victor Martins) 140 tours en tête, n°35 (Charles Milesi – Ferdinand Habsburg) 26 de plus, soit 166 tours sur 203, plus de 80 % de la course. Mieux : les deux Alpine ont occupé ensemble les deux premières places pendant 144 tours, environ 71 % des 6 Heures.

Les Hypercars françaises ne jouaient pas dans la même cour, comme nous l’a, entre autres, confirmé David Floury, directeur technique de Toyota Racing : « C’est sûr et on le savait avant de venir ici. Il n’y a aucune surprise. C’est cohérent avec les éléments qu’on a à disposition avant de venir à Fuji. »

© Thomas Fenetre / DPPI

 

La dernière Safety Car : tout bascule

À 57 minutes de l’arrivée, la voiture de sécurité surprend Alpine en tête 1-2, contrainte à un double arrêt simultané pendant que ses rivales, plus loin sur la piste, gardent la main. Toyota en profite pour gagner son pari en ne changeant pas les pneus de sa n°8 et injecter moins d’énergie, quand Alpine choisit la prudence sur ses deux voitures.

« On était en position de gagner cette course pendant 5 heures et malheureusement on a dû faire un choix qui n’était pas évident pendant le safety car, de faire arrêter les deux voitures en même temps alors qu’elles n’étaient pas dans le bon sens. Mais on a préféré faire ça et perdre du temps un peu sur les deux voitures plutôt que d’en sacrifier complètement une, » reconnaît Nicolas Lapierre, directeur sportif d’Alpine Endurance Team. « C’était une autre option envisagée qui nous aurait permis certainement de gagner la course mais qui aurait sorti la deuxième voiture des points. Ce n’était pas un choix facile, une décision que j’ai prise et que j’assume. Finalement, on finit 2 et 4. Cela nous rapporte plus de points mais qui nous enlève la victoire. Donc un peu dur pour la 36 qui méritait certainement cette victoire, mais c’était un choix pour l’équipe au global. »

Un podium au goût amer

Auteur du premier podium de sa carrière en WEC aux côtés de Jules Gounon, Victor Martins n’en garde pas moins un goût d’inachevé. Revenant sur le déroulé de sa course, le pilote de la n°36 raconte l’instant où tout a basculé : « On était toujours devant, finalement tout ce qui se passait en piste tombait du bon côté pour nous aussi. 57 minutes je crois avant la fin, il y a le safety car. Et c’est vrai qu’il fallait prendre un gros risque potentiellement. Les Toyota et les BMW l’ont pris parce qu’elles étaient plus loin. […] On va analyser si on ne pouvait pas au moins gagner avec une voiture. Mais c’est clair qu’on avait la voiture pour gagner aujourd’hui. Mais c’est quand même très bien, je suis content. C’est mon premier podium, je suis satisfait de ça et je remercie l’équipe. »

© Andrea Lorenzina / DPPI

Quand on lui glisse que cette gestion plus prudente a coûté la victoire à Alpine, le pilote de la n°36 recadre aussitôt : « Ce sont eux (Toyota) qui la gagne. Ce n’est pas comme ça qu’on la perd parce que finalement. Ils sont au bout des stands, donc ils ont juste à nous regarder et à voir ce qu’on fait et à relâcher avant nous. » Un aspect que David Floury a toutefois écarté dans la soirée lorsque nous lui avons posé la question.

Il détaille aussi le décalage assumé entre les deux Alpine sur la gestion des pneus, qui explique les échanges de leadership observés en course entre la n°35 et la n°36 : « Quand j’étais dans la voiture, au tout début de la course, on a décidé de faire un double avec les softs. Pas simple de le faire ici. Ça a commencé à vraiment dégrader et la 35 a mis deux pneus. Il y a vraiment un delta de chrono, même comme on a pu à la fin voir avec Charles et moi dans la voiture. Lorsqu’on n’est pas sur la même stratégie, ça ne sert à rien de se bloquer et perdre du temps pour rien. Ensuite, c’était aussi naturel, vu qu’on a mis les pneus (dernier pit stop. Ndlr) de maximiser et d’utiliser les pneus. Il fallait jouer. Si on ne le faisait pas, on faisait 4 et 5 aujourd’hui. Aujourd’hui on sauve quand même un podium et on fait P2 avec une voiture. »

Avec ses deux A424 classées 2e et 4e, Alpine reprend la quatrième place du championnat des constructeurs, à égalité avec Cadillac. Avec ses deux A424 classées 2e et 4e, Alpine reprend la quatrième place du championnat des constructeurs, à égalité avec Cadillac. Reste l’ironie de ce week-end : après s’être prévalue d’avoir anticipé la situation en jouant, dès le vendredi, la carte d’une simulation de qualifications qui lui a offert la première ligne le samedi, la marque tricolore aura fini par perdre la course le dimanche, non pas sur la piste, mais sur un choix de stratégie.

Florian Defet

Journaliste et rédacteur en chef d'Endurance24 Directeur de la publication du magazine Drivers Club