Julien Canal a fait son retour sur la scène internationale du Championnat du Monde d’Endurance de la FIA en 2023, pour la première fois depuis 2017, date de son deuxième titre mondial en LMP2 (2015 avec G-Drive Racing et 2017 avec Vaillante Rebellion).
Le pilote manceau a couru sous les couleurs de l’Alpine Elf Team, pilotant l’Oreca 07 n°36 aux côtés de Charles Milesi et Matthieu Vaxiviere. Il a d’ailleurs participé au double tour d’horloge sarthois pour la 14e année consécutive. Julien Canal s’est confié sans détour à Endurance24, mettant un point final à l’année 2023 derrière le volant…
Que retenez-vous de cette édition des 24 Heures du Mans compliquée, marquée par la 4e place de la catégorie ?
« C’était dur. J’ai eu la chance de ne pas faire trop de mal à la voiture, juste un léger tête à queue à la relance du safety car en pneus slicks sur le gras donc une grosse frayeur. Je ne pense pas que cela ait affecté le résultat final. Cette course de 24 heures a été folle et j’ai l’impression que, plus les années passent, plus elle est dure, pas forcément physiquement, mais avec des conditions météo incroyables. J’ai connu des 24 Heures plus calmes, mais cette fois, c’était fou et génial. Le niveau s’améliore chaque année.
J’ai connu des 24 Heures plus calmes, mais cette fois, c’était fou et génial
Les courses que j’ai gagnées dans le passé, comme en GT, je ne les minimise pas, mais maintenant, c’est vraiment dur. Oui, c’est devenu une course de sprint de 24 heures, et cela prend tout son sens. Il n’y a pas de répit, on le voit avec le nombre de voitures pro qui ont eu des accidents, beaucoup d’Hypercar, mais aussi en LMP2 avec Kvyat. C’est compliqué de faire un sprint avec la fatigue, le temps qui passe, les conditions météo folles du Mans. C’est l’excitation du Mans, des choses improbables avec trois ou quatre types de bitume différents sur un seul circuit, la route que j’emprunte tous les jours, les Esses Porsche qui ne sont jamais utilisées, donc une piste plus ou moins verte, la petite partie du Bugatti… Parfois, honnêtement, on se demande : « Qu’est-ce que je fais là ? » même en tant que pilote alors qu’on en rêve, qu’on se bat toute l’année ou pendant l’hiver pour faire cette course. Après, on se dit vivement la prochaine course de sprint où je ne roule qu’une heure et demie et on n’en parle plus (rires). Non, je plaisante, c’est génial ! »

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Votre saison 2023 est marquée par quelques hauts, avec la 2e place à Monza, et beaucoup de bas. Pourquoi a-t-elle été aussi difficile ?
« Je ne vais jeter la pierre à personne. On savait que la mission allait être dure, mais pas à ce point-là. Je me disais : « J’ai tellement d’expérience, j’ai tellement fait de choses, réglé des voitures dans différentes équipes, qu’avec Mathieu et Charles, ça allait être dur, mais qu’on arriverait à surmonter ça rapidement. » L’expérience de l’équipe a aussi joué en notre défaveur. Parfois, l’expérience, c’est bien, mais il est aussi bon de se dire : « OK, ça fait deux ou trois ans qu’on a quitté le LMP2. Il y a WRT, Prema, des écuries qui ont fait augmenter les budgets et le niveau de performance des LMP2 de plusieurs centaines de milliers d’euros. Les journées d’essais, ils en sont à 8, 10, 12, 15, quand des écuries plutôt standards en font deux ou trois dans l’année. Cela a fait que, du coup, l’écart s’est creusé. Je pense également que le fait qu’Alpine ait quitté le LMP2 par la grande porte a rendu très difficile de se remettre en question. Tous les petits détails comptent, jouer sur le moindre 0,1 de pression, le poids, l’essence, les freins, etc… et on ne l’a pas fait…
On le voyait sur les rythmes de course, on n’était pas forcément là
Quand on prend quelques claques successives sur les trois premières courses de l’année où on se qualifiait 8e, 9e, parfois les deux derniers avec des pilotes comme Charles Milesi qui est ultra léger, performant, qui a déjà fait des pole positions, je peux vous dire que c’est dur. On a légèrement élevé notre niveau au Mans puis à nouveau à Monza où on termine 2e des LMP2 avec une très bonne voiture, mais on a toujours été en régularité sur la course un ton en dessous. On est arrivé plusieurs fois à réaliser un meilleur temps en course, mais ce n’est pas suffisant. Je pense qu’on s’est aussi laissé un peu tromper par ça. Ce n’est pas parce que tu fais un meilleur temps sur une course que tu as gagné le championnat ou l’épreuve. On le voyait sur les rythmes de course, on n’était pas forcément là. De plus, avec un 8e ou 9e temps en qualifs, sur une course sprint de six heures, c’est extrêmement dur de remonter parce que tout le monde est très performant, ne fait pas d’erreur ou peu.
A Fuji, je pars 9e, je suis 5e au premier tour, je donne tout ce que j’ai et utilise toute mon expérience. Je reste devant certaines voitures pros, mais après, de cinq à podium, on n’est pas plus vite que les autres donc il est inaccessible. C’est dur parce que quand tu sais que tu as Matthieu, moi avec beaucoup d’expérience, et Charles avec une superbe pointe de vitesse, on a tout. Mais quand à un moment donné, tout n’est pas en accord avec la voiture, qu’on n’a pas un setup aussi performant que les autres, on ne peut rien faire. C’est très frustrant. »

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La page Alpine est désormais tournée. De quoi sera fait 2024 ?
« On voit vraiment une jeunesse dans les pilotes qui arrivent. Tout le monde se rend compte que la F1 est inaccessible, difficile, voire même la F2. Beaucoup de jeunes se rabattent sur le LMP2 et tant mieux. Pour moi, c’est plus difficile, il y a beaucoup de Pro-Am maintenant, donc pas mal de places sont occupées. Il y a un Bronze, deux Gold donc le Silver n’aura plus du tout sa place. Ça s’est ouvert avec le GT3. Je ne pensais pas forcément être intéressé parce que je m’éclate vraiment en LMP2, ça fait 10 ans que j’en fais. S’il faut refaire du GT, je le ferai, j’ai gagné le Mans avec des GT il y a longtemps, mais je n’ai pas perdu la main. Il y a quelques opportunités, mais pas beaucoup. De plus, quand tu fais une année dure et qu’il y a pas mal d’ingénieurs qui regardent tes datas, tes moyennes, ils ne sont pas dans l’équipe pour dire : « Ah oui, on t’a demandé d’économiser de l’essence, de faire attention à tes pneus » ce que j’ai fait beaucoup de fois cette année, donnant même mon train de pneu neuf en essais libres pour privilégier les qualifs. Au final, avec mes moyennes, on se dit que peut-être je vais moins vite qu’avant. Ce n’est pas bon pour moi. C’est toute la balance entre « est-ce que je pense qu’à moi ou à l’équipe ? » Parfois, il faut saisir l’opportunité de se dire : ok, je ne pense qu’à moi.
J’avais envie de m’éclater, besoin de me montrer
J’ai une anecdote. A Bahreïn, notre ingénieur de piste n’était pas le même sur les deux dernières courses, un mec avec qui j’ai eu un bon feeling. Il m’a demandé, alors qu’on était septièmes, d’économiser un peu d’essence et de faire attention aux pneus au début. C’est très rare que je fasse ça, mais je lui ai dit que je ne le ferais pas. Il était assez surpris, mais on sait bien qu’à Bahreïn les pneus s’usent beaucoup. Le temps, si je ne le fais pas dans les cinq premiers tours, je ne le referai jamais et ma moyenne, je dois la travailler tout le temps. C’était le dernier relais de ma dernière course et j’ai donné tout ce que j’avais. Le résultat est que je suis à trois dixièmes et demi du meilleur temps de Matthieu et de sa moyenne, alors qu’il a pris la voiture un relais derrière moi, dans les mêmes conditions, pneus neufs, le plein. J’ai répondu : « Les gars, je me donne à fond, je me déchire, il y aura pas d’économie cette fois, rien du tout. » J’avais envie de m’éclater, besoin de me montrer. J’ai donné pour l’équipe comme ce que je fais tous les ans. Si l’avenir me sourit et que j’ai l’occasion de remettre les fesses dans une belle équipe, je pense que je me ferai un peu plus confiance et je donnerai tout. »

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