| 31 mai 2023 | par

Chauffe des pneus : quand la sécurité chasse l’argument écologique

© Nico Deumille

L’interdiction de la chauffe des pneumatiques s’est attirée les foudres des différents protagonistes du FIA WEC, et ce, dès le début de la saison 2023. Les pilotes de la catégorie reine, mais aussi ceux en lice en LMP2 et LMGTE, ont alimenté les critiques, souvent acerbes, concernant cette mesure, appuyées par les constructeurs. Les instances dirigeantes les ont entendues et ont ainsi décidé d’abroger la mesure pour les 24 Heures du Mans.

Les cabanes de chauffe dans le viseur 

Le WEC a décidé d’interdire, comme cela se fait aux Etats-Unis, la mise en température des pneus, avant qu’ils ne soient chaussés sur les voitures afin de limiter l’impact énergétique et d’en faire un étendard en matière de marketing écologique. En cause, ces fameuses cabanes de chauffe destinées à conditionner la bande de roulement à 80°C, alimentées par un chauffage à mazout, consommant environ 3 litres de carburant par heure. Dans l’équipe que nous avons pu rencontrer dans une discipline où la chauffe est toujours autorisée, quatre cabanes, une par train de pneus, étaient alimentées par un chauffage, à peu près une heure avant le roulage et ce, jusqu’à la fin de la séance ou de la course en question. Par exemple, pour une course de 4 heures, la consommation totale s’élevait à environ 15 litres. C’est à vrai dire le seul chiffre que nous avons en notre possession, car aucun élément concernant l’impact de ces cabanes de chauffe n’a été communiqué, ce qui n’en facilite pas sa compréhension et encore moins son acceptation.

La sécurité pointée du doigt

Cette mesure n’a pas été sans conséquence. Dès Sebring, où les températures étaient relativement hautes, comme à Portimão d’ailleurs, quelques pilotes se sont fait piéger avec leurs gommes fraiches qu’ils mettent environ deux ou trois tours à mettre en température, selon les circuits. Malgré les premières alertes émanant de certains pilotes, les instances ont campé sur leur position. Les inquiétudes ont donc grandi et les dents ont continué de grincer à l’amorce de l’épreuve belge où les conditions météorologiques bien plus fraîches ne laissaient pas présager d’une partie de plaisir. Pire, le toboggan des Ardennes a mis en exergue un réel problème de sécurité, pointé du doigts par les protagonistes de la catégorie reine, qui sont loin d’être des amateurs. Brendon Hartley s’est fait piéger en qualifications, au sommet du Raidillon, alors que sa Toyota roulait à faible allure. Le lendemain, en course, c’est Antonio Fuoco qui est parti à la faute quelques mètres après être sorti des stands, ruinant sa course en percutant le rail au volant de la Ferrari.

« Je ne sais même pas si on peut parler de pilotage, mais plutôt de survie. » Ces mots sont ceux de Franck Mailleux qui a accepté de nous faire part de son sentiment à Spa-Francorchamps, où il reprenait le volant de la Glickenhaus pour la première fois depuis l’an dernier. « En course, on essaye d’optimiser au maximum, alors on prend des risques avec une zone de maitrise moins bonne que lorsque les pneus sont chauffés. Les voitures sont lourdes, il y a une réelle appréhension. » Pour ces raisons, Michelin avait décidé d’apporter un troisième type de gomme, le Soft temps froid. « Il devait nous permettre, justement, dans ces conditions séchantes, de réussir à passer les slicks. La problématique, c’est qu’il faut pouvoir mettre de l’énergie dans les pneus, que ce soit sur les freins, en latéral. Quand on part avec les pneus froids, on n’arrive pas à mettre l’énergie suffisante pour les mettre en température. Alors que quand on part dans ces conditions séchantes avec des pneus chauds, le jeu, finalement, c’est de garder la température que l’on avait à la sortie et de maintenir cette température-là. La maintenir, c’est une chose, réussir à les faire monter en est une autre. On le voit, ça met dans des situations un peu cocasses avec des pilotes qui attendent une piste suffisamment sèche pour mettre des slicks et ils ont raison. »

Et l’écologie dans tout ça ?

Nous sommes tous conscients qu’il faut prendre des mesures en faveur de la transition écologique et énergétique pour faire perdurer le sport automobile. Cependant, cette mesure apparait comme illusoire compte tenu des nombreux aspects qui peuvent être changés. Un team manager nous faisait d’ailleurs remarquer que de nombreux aspects, liés au confort dans le paddock, nécessitent sont eux aussi source d’une grande consommation d’énergie. Les hospitalités, que ce soit en WEC ou en GT World Challenge Europe, sont d’ailleurs de plus en plus impressionnantes et bien souvent climatisées. Quid également du fret des voitures, lorsque certains constructeurs font des essais en Europe, une semaine avant Sebring et doivent acheminer les voitures par avion…

De son côté, Frédéric Lequien assume sans vergogne cette mesure désormais emblématique. « On ne peut pas se dire avant de prendre une décision qu’elle ne changera pas grand-chose et donc finalement qu’on ne la prend pas. C’est déjà ça. Je pense que c’est une question d’image, » nous avait confié le directeur général de LMEM, à Portimão. « Il faut se prendre en main. Je défends vraiment cette position et je ne suis pas le seul. Il y a des inquiétudes, mais il y a aussi des équipes qui sont très contentes de cette décision. C’est une question de posture. Il faut qu’on redescende sur terre. »

Chauffe des pneus : quand la sécurité chasse l'argument écologique

© MPS Agency

« Je dirige une entreprise et je crois que nous sommes tous conscients, que ce soit avec les catastrophes naturelles qu’on a pu voir récemment, ça y est, on commence à se prendre le mur en pleine face avec les sécheresses en Europe, le manque d’eau, etc… » réagit Franck Mailleux. « C’est une évidence que chacun, dans n’importe quel domaine, doit se saisir de ce sujet-là, il n’y a pas de discussion par rapport à ça. Maintenant, il faut le faire de manière cohérente, en tout cas dans la mesure du possible, surtout d’un point de vue potentiel. Je ne connais pas le bilan carbone des événements, celui du Mans, et la part des cabanes de chauffe dans ce bilan carbone. C’est déjà un élement qui manque. Maintenant, il faut faire quelque chose à différents niveaux, mais dans un esprit de transition et surtout en ayant en tête la sécurité avant tout. » Pas question toutefois de rester dans l’inaction. « Il faut qu’on se pose beaucoup de questions, justement, autour de ces tendances et l’image qu’a le sport automobile pour demain. Je pense que c’est une superbe plateforme pour construire les technologies de demain qui nous permettront cette transition écologique. Mais il y a en même temps parfois des actions qui, à mon sens, ne sont pas uniquement là pour assumer la réalité d’une transition, mais plutôt l’image. Et je pense que d’autres réflexions auraient pu avoir lieu autour de ces chauffes de pneus. »

Exception mancelle

Coup de théâtre quelques semaines avant le départ des 24 Heures du Mans, les instances ont fait machine arrière. Invoquant la sécurité, l’ACO et la FIA ont autorisé le retour des cabanes de chauffe à l’occasion de la classique mancelle, alimentées par un carburant 100% durable fourni par TotalEnergies, fournisseur exclusif du FIA WEC. Un véritable bol d’air pour les pilotes, d’autant plus que le temps de roulage sera moins important que les années passées… A ce jour, cette exception ne s’applique qu’aux 24 Heures du Mans et les cabanes retourneront, et resteront, ensuite dans les ateliers des équipes.

Passionné de sport auto depuis toujours⎥Journaliste depuis 2018⎥Rédacteur en chef d'Endurance24
À propos de l'auteur, Florian Defet

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